
Rencontre avec le trio lors de leur passage aux Concerts Sauvages au Ferrailleur (Nantes).
Salut Carnage Piknik ! Votre concert des Concerts Sauvages au Ferrailleur est dans quelques heures. C’est quoi votre état d’esprit cet après-midi ?
Hélio (guitare, chant) : On est un peu crevés. Cet été, on est en préparation de l'album.
Vous appréhendez ce concert différemment d'une autre date, ou l'urgence reste exactement la même peu importe le lieu ?
Hélio : On anticipe un peu ce concert. Ça paraît un peu étrange mais on n'a pas l'habitude de jouer devant un public assis et de jouer aussi tôt.
Milan (batterie, chant) : L'urgence reste la même qui est celle de jouer, de tout donner. Et nous, d'aimer notre concert et de faire vivre quelque chose aux gens qui soit plus fort que de la musique, qui soit d’apporter un message politique. Mais c'est vrai que c'est plus compliqué d'accéder à cet état-là quand le public est dans des conditions comme celles qui sont liées à cette date, c'est-à-dire assis. C'est un public aussi qui peut être très aléatoire. Ça peut être très familial. On ne sait pas du tout à quoi s’attendre. C'est un petit défi. C'est chouette.
On pourrait qualifier votre musique de physique, limite organique. Comment passe-t-on de citoyen à cette tension qu'on voit sur scène ? Avez-vous un rituel avant de jouer pour faire monter l’adrénaline ?
Eve (basse, chant) : Moi, pas trop. Mais les gars, oui, c'est drôle à voir.
Milan : J'ai une routine d'étirement et de préparation. Quand j'ai mon casque et quand je ne l'oublie pas, j'écoute de la musique du label REVERSE TAPES, qui sont nos potes. Ça nous met vraiment dans l'ambiance parce que c'est nos influences. Et quand je me sens bien dans mon corps et dans le bon axe musical, je peux monter sur scène.
Hélio : C'est pareil pour moi. J'ai quelques morceaux qui sont immanquables et qui me permettent de me mettre dans un état mental où je vais pouvoir donner le plus que je peux. Ça me fait entrer dans une espèce de trance. J'entre sur scène jamais en étant comme si je passais à autre chose d'un coup. Il me faut quand même une préparation. J'ai besoin de réveiller aussi mon corps. Je bouge pas mal, je chauffe un peu ma voix.
Votre son a ce côté massif, lourd et d’une certaine violence poétique. Pouvez-vous parler de votre matériel, de vos pédales et de vos machines, sans révéler tous vos secrets de fabrication ? Votre set-up a-t-il changé depuis votre premier EP ?
Hélio : Carrément, c'est une super question. C'est une des discussions qu'on a souvent, d'un disque à l'autre, d’essayer de renouveler au maximum notre son et notre matériel. Même si on ne va pas faire des merveilles et tout changer. On a des conditions financières qui nous limitent quand même dans nos choix. Mais en tout cas, dès qu'on arrive avec un nouveau disque, il faut qu'il y ait quelque chose de nouveau dans les textures tout en gardant l'énergie qui est la nôtre. Sur ce premier EP, c'était vraiment des morceaux un peu à tiroir qui sortaient de manière très spontanée. Sur le deuxième, on cherchait des textures un peu plus abrasives, peut-être plus de fuzz, etc. Et là, sur l'album qu'on est en train de préparer, c'est vraiment l'idée de mur de son. Un son vraiment puissant. On a beaucoup travaillé le son de plateau. Que ça soit homogène et fort sans être désagréable. Imposant et que ça coupe un peu le souffle sans que ça fasse trop mal aux oreilles non plus.
Eve : Ce qu'on cherche, c'est la puissance sonore d'avantage maintenant.
Et vous allez la chercher, en comparaison avec quel autre groupe, qui pourrait justement entrer dans les choix de matériel ?
Milan : Pas mal, en vue de faire quelque chose de similaire à GILLA BAND. Ou du coup, du label REVERSE TAPES, LOW RENT HOUSING qui est le side project des STUFFED FOXES. Et là, pour le coup, en concert, je n'ai jamais vu Gilla Band, mais j'ai vu Low Rent. C'est surpuissant. C'est un des meilleurs concerts de ma vie.
Hélio : Ça a vachement révolutionné notre manière de voir la musique, de l'appréhender et de la faire. Parce qu'il y a cette puissance sur le plateau où le son devient physique. Tellement c'est fort, tu le ressens plus que tu ne l'écoutes. Ça nous a beaucoup impressionné d'arriver à une telle précision sonore à aussi haut volume.Tous les instruments, entre eux, et la batterie y compris, sont parfaitement alignés pour que le spectre soit rempli du plus aigu au plus grave. Et ça donne un résultat qui est assez soufflant.
Avec cette musique très orientée sur la saturation et la matière sonore, est-ce que dans votre proccessus de création vous êtes devenu des "nerds" de matos à chercher la pédale parfaite, ou ça reste du feeling pur et de l'expérimentation à l'instinct ?
Eve : C'est un peu les deux.
Milan : J'ai pas mal geeké les synthés, puisque je suis à la batterie, donc je peux pas acheter des pédales, ça servira à rien, mais j'ai poncé ce truc-là de choisir le synthé parfait qui collerait à notre esthétique de groupe. Ça nous permet d'aller encore plus loin, et aussi notre processus de création en ce moment pour l'album, et celui qui a été le nôtre pour toute cette année de création, c'était vraiment de se poser, de faire une structure musicale, et ensuite d'entendre un peu instinctivement les sonorités qu'on va voir dessus, et qu'on va essayer de venir gratter au studio avec THOMAS POLI, qui vont être des sons de souffle, ou des voix sursaturées qu'on peut pas forcément faire nous avec nos moyens pour l'instant, qu'on cherche à essayer de reproduire en live.
Hélio : C'est pour ça qu'il y a le juste milieu, c'est d'abord on compose avec ce qui sort de nous pour garder ce truc assez sincère et spontané, et ensuite on passe par cette phase plus nerd où on réfléchit tout en détail quels sons on va utiliser et comment on va pouvoir aller plus loin que cette simple composition qu'on a. En tout cas, c'est vraiment la direction de cet album, on entend quelque chose de beaucoup plus produit avec une recherche sonore beaucoup plus fine.
Il y a des gens qui vous entourent et qui vous conseillent ?
Eve : Non, pas vraiment. On peut demander des conseils mais je n'ai pas le souvenir de quelqu'un qui nous a conseillé quoi que ce soit. On s'amuse à chercher partout quelles pédales ont telle personne et à regarder exactement comment sont composés les pedalboard. C'est plus ça qu'on fait. Ou prendre en photo les pedalboard pendant les concerts.
Hélio : En vrai, là-dessus on est des nerds. On va aller piocher les moindres détails qu'on aime et essayer de recréer un truc qui nous correspond sans pour autant copier.

En janvier, vous nous parliez de la radicalité et du lâcher-prise de votre deuxième EP Love Loving. Vous préparez votre premier album. Comment ce format long change-t-il votre façon d'écrire ?
Hélio : Ça permet de prendre plus le temps et de montrer plus de choses. C'est assez intéressant parce que dans un album, dans l'ensemble, les 40 minutes vont être homogènes tout en ayant des morceaux qui, si tu les mets côte à côte, sont radicalement différents. Ça nous plaît. Ça laisse une large liberté artistique plus que dans un EP où tu glisses une idée générale sur 4 morceaux. Après, c'est un 2e EP où tu glisses une nouvelle idée. Là, c'est chouette. Je trouve que c'est la maturation de nos 2 EPs précédents et ça nous permet d'aller plus loin. Après, un album, c'est aussi le 1er rendez-vous d'un groupe. On sait qu'on va être très attendus dessus. Donc, il y a des réflexions qu'on n'avait pas forcément avant sur ce qu'il va falloir dans ce disque. On a beaucoup plus jeté qu'avant. Sur les EPs précédents, je crois qu'on n'a jamais jeté de track. Là, il y a eu plein de sessions de composition où on a laissé tomber parce que c'était pas assez bien, c'était pas assez comme-ci, comme-ça. Il y a quand même plus de réflexions où il faut satisfaire certains besoins qui doivent être présents dans le disque. Ça a un peu changé notre manière de composer dans le sens où, des fois, on arrive en séance de composition avec l'idée finale du morceau, et on sait déjà quelle énergie on veut lui donner, quelle texture sonore on va donner, et après on le trouve. Avant, on arrivait de rien, on se laissait parler et on gardait parce que ça nous plaisait que ce soit aussi spontané.
Milan : C'est aussi une question de temps. Parce que, effectivement, c'est compliqué d'avoir des séances de répétition régulières. Et du coup, on regarde un peu, en regardant la setlist qu'on a, et avec les morceaux qu'on veut mettre dans l'album, on se rend bien compte qu'il y a plus de morceaux calmes que de morceaux vénères. Donc il faut essayer de recomposer avec ça, il faut essayer de construire avec des ingrédients un espèce d'objet à la fin. Et c'est ça qui nous attire aussi beaucoup. J'ai vraiment hâte d'avoir un produit fini, que je puisse tenir dans mes mains un vrai disque. Pas un CD, mais un vrai vinyle. Puis même que la musique puisse être gravée, je pense que ça compte vraiment beaucoup pour nous.

Et là, en termes de process, vous l'avez enregistré, l'album ?
Hélio : En partie. On le fait en deux sessions. On voulait aussi garder cette fraîcheur, et ce sentiment d'urgence qui nous porte quand même pas mal dans notre démarche. Donc on a choisi de faire une première session de 5 jours. Et plutôt que de faire 10 jours d'un coup, où à la fin on a peu de recul sur ce qu'on enregistre, et où c'est moins spontané et direct, on a prévu une deuxième session de 5 jours, pour arriver de nouveau avec les oreilles fraîches, un recul sur notre musique, et beaucoup d'énergie aussi, parce que c'est quand même de la musique assez énergivore.
Vous n'avez pas peur que ça vous amène à faire des corrections sur les premiers enregistrements ?
Milan : Justement, ça peut, mais ce n'est pas une peur. On est sortis avec plusieurs mises à plat, qu'on va pouvoir écouter, et se dire « Ah, ici, il manque telle chose », vu qu'on a envie de produire un peu plus que les deux EP précédents, ça ne nous dérange pas du tout d'essayer de vraiment poncer le truc pour chercher la petite bête.
Eve : On a déjà commencé ce travail-là, mais on sait tous très bien qu'il va y avoir pas mal de choses à rajouter, à enlever, au fur et à mesure, en réécoutant. C'est aussi important, cette pause, parce que 5 jours, on était vraiment cuits à la fin, et enchaîner 5 jours après, ça aurait été vraiment très difficile.
Et là, est-ce que vous pourriez déjà dire quel visage il aura, ce disque-là ? Vous parliez de mur de son, est-ce qu'il sera encore plus noise, plus expérimental, et plus politique ?
Hélio : Peut-être plus radical. Je pense qu'il va être assez équilibré. Il va y avoir à la fois des morceaux plus noise encore que ce qu'on a pu faire jusqu'ici, qui poussent le curseur beaucoup plus loin, et des sonorités qu'on n'a pas encore beaucoup exploitées. L'ensemble va être cohérent, mais on va se permettre des morceaux très très expérimentaux, et des morceaux qui vont plus être format, entre guillemet radio, de 3 minutes qui peuvent passer plus facilement dans des playlists, ce genre de choses.
Milan : Il y a un peu de l'ordre de la douceur aussi. Voir comment on peut mêler des textures douces et agréables à entendre avec de la noise.
Eve : Quelque chose qui a beaucoup de grains. Un mélange entre quelque chose d'un peu rugueux et quelque chose de tout doux.
Hélio : Ce qui nous plaît, c'est qu'on écoute beaucoup de noise, etc. Et par exemple, Gilla Band, c'est un peu nos maîtres incontestés. Ils sont forts dans la production de son. On est très admiratifs et en même temps, la seule chose qui manquerait à nos sensibilités, c'est des fois de s'autoriser avec de telles textures aussi abrasives à aller vers quelque chose de plus touchant. Et je pense que c'est ça le but. C'est d'arriver avec des textures très abrasives à toucher et à faire passer de l'émotion dans ce disque. Et pour la question du politique, je pense que ce disque va être plus personnel que les autres. On est parti de nos situations de jeunes, d'étudiants, de jeunes travailleurs, travailleuses. Et qu'est-ce que cette position nous pousse à porter comme regard sur le monde. C'est un peu l'expression de la légitimité politique des jeunes et de notre génération. On part d'un sujet très intime mais qui a pas une portée seulement intime parce qu'on avait besoin de faire un disque. Pour nous, ça va beaucoup plus loin. Je pense que le message nous dépasse largement. Mais c'est moins des formulations politiques explicites comme on a pu le faire avant.